Maks Banens

TRAVAUX COMMENTÉS

Démographie historique...

J'ai connu la démographie historique dans les années 80. Jusque là, l'histoire de la famille, dont l'importance vis-à-vis de l'histoire sexuelle était évidente, était apparue sous sa forme plus ou moins impressionniste : Ariès (1961), van Ussel (1968), Flandrin (1974), Stone (1977), Shorter (1976). Avec la démographie historique, j'apprenais qu'elle pouvait aussi être quantifiée, mesurée et, surtout, qu'elle pouvait faire apparaître des clivages et des évolutions cachés au regard des familles comme des témoins : Todd et Le Bras (1981), Henry et Fleury (1956), Laslett, Wrigley et Schofield (1981), Coale et Watson (1983).

La théorie de la transition démographique a été un apport décisif pour ma compréhension de l’histoire de la famille, des rapports entre les sexes et entre les générations. Elle pose l’échelle du temps appropriée : la longue durée, indiscutablement, mais ponctuée d’accélérations et d’immobilités. Elle pose aussi la dimension appropriée : décidemment sociale, dépassant de loin la diversité, la conscience et la liberté d’agir des individus. Des indicateurs, tels que l’âge au mariage ou le taux de célibat, sont inconscients et dénués de sens pour les membres d’une société. Or, ces paramètres sont actionnés par ces mêmes acteurs dans un mouvement collectif. Les répercussions sur leur destin et celui de leurs enfants sont décisives. L’apport de la démographie historique est de reconnaître la réalité et la force sociale de ces comportements collectifs.

L'analyse démographique, appliquée aux réalités sociales, économiques et familiales actuelles, a été popularisée aux Etats-Unis par Richard Easterlin dès les années 70. En France, Louis Chauvel a repris le flambeau dans les années 90. J'ai eu l'occasion de m'expliquer sur cette version française de la théorie d'Easterlin, qui n'est pas exempte de paradoxes : Démographie et société : et si le nombre comptait ?

La modernisation de la famille héraultaise

Suivant le modèle de Coale et Watson, j’ai effectué, entre 1991 et 1995, une recherche doctorale sur la transition démographique dans le département de l’Hérault. La cible principale était la transformation de la famille, des rapports de sexe et de générations à travers la tourmente de la transition. La difficulté majeure, objectif central de la recherche, c’était de neutraliser l’effet des migrations, notamment celles en direction des villes, l’« exode rural » qui a eu lieu au cours de cette même période. L’urbanisation était elle aussi engendrée par la transition et perturbait la transformation familiale. Les travaux de Princeton, tout comme ceux de Bonneuil, étaient mal dimensionnés pour mesurer et neutraliser l’urbanisation, car le découpage départemental, commun à toutes leurs études, confondait villes et villages, rendant invisibles les flux des uns aux autres. Pour éviter ce piège, j’ai découpé la population départementale en cent sous-populations, respectant à la fois la situation géographique et la taille de la commune. Elles ont permis de suivre les deux siècles démographiques en fonction du degré d’urbanité, des activités économiques, des particularités culturelles, religieuses, etc.

La modernisation de la famille prenait place au cœur d’un seul et grand processus, s’étendant de l’émergence d’un individu moderne, construit autour d’un contrôle de soi de plus en plus intériorisé, décrit déjà par Norbert Elias (1939), jusqu’à celle d’une société en quête d’une stabilisation démographique suite aux chocs de la croissance, de l’urbanisation et de la transition économique. C’est la famille qui a tenu, en quelque sorte, les deux bouts du processus. C’est précisément ce que l’on peut voir se dérouler dans l’Hérault. Or, l’Hérault est atypique. La modernisation économique héraultaise du 19ème siècle était agricole, basée sur la vigne. Une forte immigration venant du massif central se dirigeait vers ces régions viticoles. On ne saurait parler d’exode urbain, mais on peut parler d’une ruée vers la vigne et donc vers la ruralité. Chose surprenante, la famille s’est bel et bien modernisée là où la modernité économique s’installait : dans les régions viticoles, y compris rurales. Pour d’autres résultats, voir la Thèse, son Résumé ou sa Conclusion. La base de données démographique des 330 communes sur 190 ans est en soi un résultat (voir Documents divers). Elle a été acquise dès 1996 par le Conseil Général de l’Hérault. Mais le résultat le plus inattendu de mes recherches concerne la méthodologie de la reconstitution démographique.

Méthodes de reconstitution démographique

Quand je commence la recherche en 1991, j’ignore que je vais être au milieu d’une controverse importante sur la méthodologie de la reconstitution démographique. Toute base de données d’une population du passé se heurte au problème des données manquantes ou peu fiables. Les méthodes qui permettent de reconstituer, pour ainsi dire, l’histoire de la population, comme on reconstitue un puzzle abîmé et incomplet, avaient été développées par Ronald Lee (1974) et par les démographes de Princeton (Ansley Coale, Etienne Van de Walle). Une méthode alternative avait été mise au point par Jim Oeppen (1981) à l’université de Cambridge, mais la controverse cessait, car Oeppen (1993) allait se ranger derrière la méthode américaine. Mais une nouvelle méthode venait d'être proposée par Noël Bonneuil (1993), une méthode radicalement différente. Elle était séduisante car, pour la première fois, la méthode produisait des estimations de migration par âge tout en corrigeant les données lacunaires ou erronées. Je me trouvais donc face à deux méthodologies radicalement différentes. Il fallait évaluer les forces et faiblesses des différentes méthodologies et déterminer laquelle serait la mieux adaptée à mes données.

Les deux méthodes avaient été appliquées au département de l’Hérault. Non pas aux sous-populations que je m’apprêtais à reconstituer, mais à la population départementale dans son ensemble. Par chance, les données héraultaises, truffées d’erreurs importantes, étaient parmi les plus difficiles à reconstituer. L’étude du cas héraultais s’avérait par conséquent instructive. L’étude démontrait que la méthode de Bonneuil, malgré sa philosophie séduisante, contenait encore plusieurs défauts importants qui la rendaient inutilisable en l’état. Je choisissais donc pour la méthode américaine, tout en apportant quelques améliorations que l’étude comparative m’avait données l’occasion d’imaginer. Puisqu’il s’agit d’une méthodologie un peu technique, qui n’amusera que ceux qui aiment les puzzles, j’envoie le lecteur à l’article Reconstituer la démographie départementale française du XIXe siècle. Ceux qui veulent suivre la controverse soulevée par l’article peuvent se reporter au Population 1998, n° 3, avec des contributions de Bonneuil, Van de Walle et de moi, ainsi qu’au compte rendu dans la revue Demography (1999).

D’autres reconstitutions

J’ai pu appliquer ma méthode de reconstitution démographique une deuxième fois dans le cadre du projet ASHSTAT, projet international de reconstitution des données démographiques et économiques des pays de l’ASEAN, mené par la Research Unit for Statistical Analysis in Social Sciences sous la direction d'Osamu Saito, à l’université Hitotsubashi de Tokyo. Les archives indochinoises étant en français, j’ai pris sur moi, avec le géographe Eric Egretaud et l’historien Jean-Pascal Bassino, de reconstituer le plus fidèlement possible l’histoire démographique du Vietnam au cours du 20ème siècle. La méthodologie développée pour l’Hérault semblait suffisant robuste et les résultats suffisant convaincants pour que ces derniers aient été adoptés dans la base de données de l’OCDE (Maddisson 2001 et 2003), d’où ils continuent de se diffuser comme récemment vers le Gapminder Foundation (Göttingen, Suède) et à l'Institute for Health Metrics and Evaluation (Seattle, USA).

Prospectives

J’ai pris un certain plaisir à résoudre des problèmes techniques. Mais la méthodologie de la reconstitution est bien plus que cela. C’est un véritable exercice sociohistorique. En effet, au cœur de la méthodologie il y a l’analyse de l’inertie sociohistorique, ou plutôt des inerties sociohistoriques. Toute tentative de reconstitution repose sur la capacité d’évaluer ce qui relève de tendances de longue durée ou de moyenne durée, ce qui laisse des traces et ce qui n’en laisse pas, ce qui est susceptible d’être durable ou d’être conjoncturel et capricieux. Sans une analyse des processus en cours, il n’existe pas de reconstitution. Or, ces mêmes analyses sont à la base de la sociodémographie contemporaine pour qui conçoit la société comme un processus. Et ce sont elles encore qui, seules, permettent, malgré toute l’incertitude qui y reste attachée, de réaliser des prospectives.

La méthodologie de la reconstitution étant très proche de la méthodologie prospective, il était tentant de prolonger les tendances sociodémographiques de l’Hérault vers un futur plus ou moins proche. Cet exercice est fait régulièrement par les services de l’Insee et par d’autres administrations, mais toujours sur la base de l’observation actuelle, sans interroger l’historie. Sans considérer l’actualité démographique comme un processus par lequel le passé va être relié à l’avenir. Ma base de données permettait d’observer des tendances moyennes et longues. J’ai donc proposé plusieurs méthodes de prospective pour les prendre en compte et appliqué ces méthodes à différentes populations.

Plusieurs pistes ont été explorées. La première, dès 1993, a consisté à revaloriser l’observation historique longue quand il s’agit de réaliser des prospectives à moyen et long terme : La prévision de sous-populations par la méthode des tendances partielles. La contribution au colloque La prévision des sous-populations territoriales a tenté de mesurer l’apport respectif de la décomposition paramétrique d’une part, des techniques d’extrapolation de l’autre sur la qualité de la prospective. Une autre contribution Construire des tables évolutives de migration nette par sexe et par âge a analysé d’outil de prospective Omphale, développé par l’INSEE, et propose quelques pistes de simplification pour une meilleure maîtrise par l’utilisateur. Une dernière contribution, Prévisions par tendances partielles ou par reconduction des tendances récentes, explore les possibilités d’une technique de prospective mixte, où la part faite à l’observation longue, plus globale, et celle faite à l’observation récente, plus détaillée, sont laissées au choix de l’utilisateur.

Applications

Les réflexions méthodologiques sur la prospective ont trouvé des applications pratiques diverses. Parmi celles-ci, d'abord, un module de prospective attaché à la base de données de l'Hérault. Toutes les communes du département, isolées ou regroupées selon les besoins, peuvent faire l'objet d'une prospective semi-automatique produisant des estimations détaillées par sexe et par âge ainsi que des indicateurs démographiques habituels (voir Bases de données dans Documents divers).

Une deuxième application a concerné la principauté de l'Andorre : Le virage démographique de la principauté de l'Andorre. C'est l'histoire improbable d'un peuple devenu minoritaire dans son propre pays et qui choisit de l'être plus encore dans l'avenir.

Une troisième application s'est appliquée aux deux mille communes de la région Picardie. Prospective et analyse des tendances récentes sont entremêlées dans ce qu'on peut considérer comme l'analyse d'une dynamique démographique en cours. Un exemple des résultats, publié par INSEE Picardie : Communes jeunes et communes vieillies de la Somme depuis 1962.


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